Mélusine et Raymondin forment le couple légendaire le plus français du Moyen Âge : un jeune chevalier qui tue accidentellement son oncle, une fée rencontrée à minuit près d’une fontaine, et un mariage fondé sur une seule clause — ne jamais chercher à voir l’épouse le samedi. Fixée par écrit entre 1392 et 1394 par Jean d’Arras, la légende a fait de la fée la fondatrice mythique de la maison de Lusignan et nourri jusqu’à nos jours l’imaginaire des châteaux du Poitou. Pour le lecteur pressé : l’histoire raconte comment un pacte d’amour protège un couple tant qu’il reste sans parole — et comment une phrase prononcée en public suffit à tout briser.

Une fée déjà célèbre avant le roman

On croit souvent que Mélusine naît avec le roman de Jean d’Arras. En réalité, la littérature latine la précède de deux siècles. Vers 1180, l’écrivain anglais Gautier Map raconte dans ses De nugis curialium (« Courtoiseries de cour ») le dit de Henno à la dent, où un homme épouse une femme surnaturelle que sa propre mère surprend transformée en dragon lorsqu’elle se baigne. Le motif est là, complet : l’épouse-fée, l’interdit, la curiosité qui détruit le mariage.

Au début du XIIIe siècle, Gervais de Tilbury reprend la figure dans ses Otia imperialia, rédigés entre 1211 et 1214 pour l’empereur Otton IV. Mais c’est un témoignage poitevin qui prouve que la légende était déjà attachée à Lusignan avant tout roman : le moine Pierre Bersuire, né dans la région, écrit vers 1342-1350 dans son Reductorium morale qu’on dit dans son pays « que le très fort château de Lusignan fut construit par un certain chevalier et son épouse qui était fée », que de ce couple naquirent « les rois de Jérusalem et de Chypre, ainsi que les comtes de la Marche et de Parthenay », et que le serpent se manifeste encore dans le château chaque fois qu’il change de seigneur. Jean d’Arras n’invente donc pas : il met par écrit une tradition orale déjà structurée.

Ce schéma — un être surnaturel épouse un mortel en imposant un interdit, puis regagne l’autre monde quand l’interdit est transgressé — est si répandu que les folkloristes le qualifient de « récit mélusinien ». La mythologie grecque en offre une version fondatrice avec le mythe d’Eros et Psyché et ses épreuves : là encore, une femme trahit, par curiosité, la seule clause que son amant invisible lui avait imposée.

Le roman de Jean d’Arras, écrit pour le duc de Berry

Entre 1392 et 1394, l’écrivain Jean d’Arras compose Mélusine ou la Noble Histoire de Lusignan, un long roman en prose qu’il offre le 7 août 1393 au duc Jean de Berry, frère du roi Charles V, et à sa sœur Marie de France, duchesse de Bar. La commande n’est pas anodine : Jean de Berry est comte de Poitou, apanage que le traité de Brétigny (1360) avait fait passer aux Anglais, et son château de Lusignan n’a été repris aux troupes anglaises qu’en 1374, au terme d’une longue campagne menée avec Bertrand Du Guesclin. En faisant de Mélusine l’ancêtre de la lignée des Lusignan, le roman donne au duc une généalogie prestigieuse pour un territoire dont la possession reste disputée.

L’ouvrage est aussi un monument de la culture médiévale : mêlant récit merveilleux, éducation des princes et chronique généalogique, il consacre d’abord ses pages aux aventures des dix fils autant qu’à l’amour des époux — un monde où l’amour est la plus haute valeur et la chose la plus fragile.

Couldrette, la version poitevine en vers

Une quinzaine d’années plus tard, la légende reçoit une seconde mise en forme. Vers 1401, Couldrette — dont le nom est aussi orthographié Coudrette — compose un Roman de Mélusine en vers octosyllabiques pour la maison de Parthenay : la commande émane du seigneur Guillaume VII Larchevêque, mort le 17 mai 1401, et l’œuvre est dédiée à son fils Jean II. Ce volet poitevin adapte la généalogie mélusinienne à la mémoire des seigneurs de Parthenay. Un manuscrit en vers de cette tradition est conservé à la Bibliothèque nationale de France (français 12575).

L’existence de ces deux versions, l’une en prose pour un prince, l’autre en vers pour une maison féodale, dit quelque chose de la souplesse du mythe : il suffisait de déplacer l’accent généalogique pour que la même fée fonde tour à tour les Lusignan et les Parthenay. Pour situer ces formes dans l’histoire de la poésie amoureuse, voir le guide des formes poétiques de l’amour publié par poeme-amour.fr : Couldrette écrit dans la lignée des récits versifiés qui ont porté l’amour en français.

La rencontre à la fontaine de Soif

Le récit commence dans le sang. Raymondin — Raymond en français courant — est neveu du comte Aymar de Poitiers et fils du comte de Forez. Lors d’une chasse au sanglier, il force le gibier vers son oncle et le tue accidentellement. Fou de douleur et poursuivi pour meurtre, il laisse son cheval le porter au hasard des sentiers jusqu’à la forêt de Coulombiers, à une quinzaine de kilomètres au sud-ouest de Poitiers.

À minuit, il arrive près d’une source — la fontaine de Soif, aussi dite font-de-Cé ou « fontaine faée » — où se tiennent trois femmes. Il passe sans les voir ; la plus belle des trois saisit la bride de son cheval et le réprimande pour son incivilité, puis lui révèle qu’elle connaît son nom et son crime. Mélusine lui offre deux verges d’or « qui ont moult grande vertu » et lui promet l’innocence, la puissance et une épouse, à une condition : ne jamais chercher à la voir le samedi. Raymondin jure. Le mariage est célébré en grande noblesse, et la fée obtient pour son époux le domaine de Lusignan — une union où l’amour et l’intérêt se répondent, comme dans tant de mariages arrangés des légendes et des traditions. La ruse est célèbre : une peau de cerf découpée en lanières délimite bien plus de terre qu’une peau entière.

Chevalier médiéval en armure émergeant d'une forêt nocturne découvrant trois femmes au bord d'une fontaine de pierre à la clarté de la lune
La rencontre à la fontaine de Soif : à minuit, Mélusine arrête la bride du cheval de Raymondin et lui promet la puissance, moyennant un seul secret.

La malédiction de Persine et les dix fils

Qui est Mélusine ? Le roman remonte plus loin. Elle est fille d’Elinas, roi d’Albanie — l’Écosse médiévale — et de Persine, une fée. Jaloux du bonheur de sa belle-mère, le fils du premier lit du roi pousse son père à surprendre Persine au bain de ses filles ; trahie, la fée s’exile avec ses trois filles — Mélusine, Mélior et Palestine — sur l’île d’Avalon. Pour venger leur mère, les sœurs enferment leur père dans une montagne d’où il ne sortira plus. Furieuse, Persine condamne Mélusine : serpent du nombril en bas chaque samedi, à moins qu’un époux accepte de ne jamais la voir ce jour-là — auquel cas elle vivrait et mourrait comme une femme, en fondant une lignée noble.

De l’union naissent dix fils, dont la plupart portent une marque physique, « à quelques détails près » tous beaux et bien bâtis :

Fils Marque de naissance Destin légendaire
Urien visage court et large, yeux vairons, grandes oreilles roi de Chypre
Eudes une oreille plus grande que l’autre seigneur puissant
Guyon un œil plus haut que l’autre roi d’Arménie
Antoine une griffe de lion sur la joue duc de Luxembourg
Renaud un seul œil roi de Bohême
Geoffroy une défense de sanglier incendie l’abbaye de Maillezais, où meurt son frère
Fromont une petite tache velue sur le nez moine à Maillezais
Horrible trois yeux, taille gigantesque tue deux de ses nourrices avant quatre ans
Thierry et Raymonnet sans particularité fils « normaux » du couple

Geoffroy à la Grand Dent connaîtra une postérité propre : Rabelais en fera l’ancêtre de Pantagruel. Autour de ces dix destins, Jean d’Arras déploie l’essentiel de son récit — croisades, conquêtes, tragédies — comme une chronique où chaque difformité est la signature de la part surnaturelle du sang.

La fée bâtisseuse des forteresses poitevines

Pendant que Raymondin poursuit les guerres, Mélusine se fait constructrice. La légende lui attribue l’édification, chaque nuit et à une vitesse surnaturelle, des grandes places fortes de l’Ouest :

Il suffisait d’apporter « quelques dornées de pierres et une goulée d’ève » — quelques poignées de pierres et une gorgée d’eau — et le château montait. Mais un interdit protégeait le chantier : si quelqu’un surprenait la fée à l’œuvre, elle abandonnait aussitôt ses travaux. C’est ainsi que la tradition explique les inachèvements : il manque une fenêtre à Ménigoute, et la dernière pierre des flèches de Niort et de l’église de Parthenay n’a jamais été posée. La fée bâtisseuse, jalouse de son mystère, est l’une des figures les plus attachantes de la légende : elle fait de l’amour conjugal une force qui transforme un paysage.

Le secret trahi : la porte percée et la fuite en dragon

Les années passent, et le samedi reste sacré — jusqu’au jour où le frère de Raymondin, le comte de Forez, vient rendre visite au château de Mervent et n’en mène pas large : le bruit court partout, dit-il, que son épouse se cache chaque samedi pour mal faire. Fou de colère, Raymondin court à la porte de fer que personne n’a jamais osé franchir, la perce à la pointe de son épée et regarde.

Le passage de Jean d’Arras est devenu célèbre : il voit Mélusine dans un bassin de marbre rond d’une quinzaine de mètres de tour, « jusques au nombril en figure de femme et pignoit ses cheveulx, et du nombril en aval estoit en forme de queue d’un serpent, aussi grosse comme une tonne où on met harenc ». Déchiré, il bouche le trou de cire et tait sa faute — mais le pacte est rompu, et l’aveu public survient lors de la querelle de Maillezais : accusant sa femme d’être la cause de l’incendie de l’abbaye où leur fils Fromont a péri, Raymondin la traite de « très fausse serpente » devant tous.

Mélusine ne répond pas. Elle s’élance par une fenêtre et s’envole sous la forme d’un grand dragon en poussant un cri déchirant. Mais elle ne quitte pas tout à fait les vivants : la tradition dit qu’elle revient la nuit caresser ses enfants, qu’elle annonce la mort de Raymondin — repenti, devenu ermite à Montserrat, en Catalogne — et qu’elle se lamente autour des murs de Lusignan chaque fois qu’un Lusignan va mourir ou que le château change de main. La fée trahie devient dame blanche, et son cri, la cloche de l’histoire des Lusignan. À l’image des grands couples des romans courtois — dont Tristan et Iseult, l’amant et la reine — la fée et le chevalier n’ont droit qu’à un bonheur provisoire, suspendu à une parole.

Une généalogie de commande : les Lusignan, de la Marche à Chypre

Derrière le merveilleux se joue un enjeu bien terrestre : la légitimité. La maison de Lusignan a réellement existé, et son parcours éclaire la fonction du roman. Comtes de la Marche, les Lusignan donnent à la fin du XIIe siècle Guy de Lusignan, roi de Jérusalem par son mariage avec la reine Sibylle, puis fondateur, en 1192, de la lignée des rois de Chypre — une dynastie qui tiendra l’île jusqu’à la fin du XVe siècle. Leurs branches orientales revendiqueront ensuite le royaume d’Arménie.

Le roman de Jean d’Arras projette cette trajectoire dans le merveilleux : chaque conquête réelle devient une prouesse de l’un des dix fils, chaque couronne une promesse tenue de Persine. La fée fonde la lignée, la lignée fonde le droit, et le droit justifie le duc de Berry dans ses revendications poitevines : la légende comme acte de propriété, autant que comme conte.

Du premier livre illustré français aux réécritures modernes

Mélusine ne reste pas un trésor de manuscrits. En août 1478, l’imprimeur Adam Steinschaber publie à Genève le Livre de Mélusine, premier livre illustré imprimé en français, avec ses gravures sur bois. Le succès est immédiat : cinq éditions incunables suivent, une édition parisienne paraît en 1503, et en 1517 Michel Le Noir scinde le roman en deux volumes, Mélusine et Geoffroy à la Grand Dent, réimprimés quinze et neuf fois jusqu’en 1600. Au XVIIe siècle, les deux récits passent dans la Bibliothèque bleue et s’y maintiennent jusqu’à la fin du XIXe siècle.

Les artistes s’emparent de la figure : dans les Très Riches Heures du duc de Berry, le château de Lusignan domine le mois de mars, et un dragon volant planant au-dessus de ses tours y figure la fée. Le romantisme la relève : Victor Hugo lui consacre le poème « Aymerillot » des Orientales (1829), Charles Nodier la fait frémir dans La Fée aux miettes (1836). Au XXe siècle, elle entre dans la bande dessinée (la série Mélusine de Clarke et Gilson), au cinéma (le film de Hans Steinhoff, 1944) et jusque dans la science — un astéroïde découvert en 1893 porte son nom, tout comme la rame TGV de contrôle des lignes de la SNCF. À Luxembourg, une statue au bord de l’Alzette, dans le quartier du Grund, célèbre encore la sirène du même mythe.

Ruines romantiques d'un donjon médiéval au bord d'une rivière au crépuscule, avec une tour ronde et des murailles couvertes de végétation
Le château de Lusignan, aujourd'hui : démantelé à l'époque moderne, il n'en reste que des vestiges — que la légende de Mélusine continue de hanter.

Sur place, la mémoire demeure. Le château, l’un des plus vastes de France à son apogée, a été détruit par étapes ; il n’en subsiste que des fondations, la base de la Tour Poitevine, des citernes et des caves. Mais la petite ville de Lusignan, dans la Vienne, a fait de sa fée une identité : on compte plusieurs représentations de Mélusine dans l’enceinte de la commune, et les sites mélusiniens des environs — Mervent, Vouvant, Tiffauges, Parthenay — forment un itinéraire de paysages que la légende dit bâtis en une nuit. Pour marcher sur les lieux des récits, notre guide voyager sur les traces des légendes amoureuses donne des pistes pour prolonger la visite.

Pourquoi Mélusine nous parle encore

Huit siècles après Jean d’Arras, la légende survit parce qu’elle met en scène une vérité de couple plus dérangeante que tous les contes de fées : l’amour y est protégé par un secret, et perdu par une phrase. Raymondin n’est pas un méchant : c’est un homme jaloux de son propre bonheur, qui laisse la rumeur faire ce que dix ans de fidélité avaient évité. Mélusine n’est pas une victime : c’est une bâtisseuse, une mère, une femme qui a payé d’avance le prix de sa différence et demande seulement qu’on ne la regarde pas le jour où elle la montre.

C’est sans doute pour cela que le mythe traverse les époques et les cultures — on le retrouve des Vosges au Luxembourg, de Fougères à Sassenage, où des variantes locales donnent à la fée d’autres noms et d’autres prisons. Ces récits continuent de former notre manière de raconter l’amour : ce que nous appelons encore « le secret de Mélusine », c’est la part d’ombre que chaque couple doit apprendre à respecter — ou à assumer de voir.